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Natalia Mörch, traductrice littéraire russe-français

Natalia Mörch

Traductrice littéraire russe-français, Paris 14e. Dix-huit ans d'expérience. Ancienne chargée de cours de langue et culture russes à l'INALCO. Traductions publiées : Boulgakov, Akhmatova, Pasternak, Sorokine. Membre de l'Association des Traducteurs Littéraires de France (ATLF).

Comment êtes-vous arrivée à la traduction littéraire russe ?

QUESTION — Claire Vasseur

Beaucoup de traductrices littéraires décrivent un moment de bascule — une lecture, une rencontre. Quel a été le vôtre ?

RÉPONSE — Natalia Mörch

J'avais vingt-deux ans et j'ai lu Le Maître et Marguerite en russe pour la première fois. Pas en version originale — en russe de cuisine, comme on dit, avec le dictionnaire ouvert toutes les dix lignes. Ce qui m'a frappée, c'est que j'entendais deux textes en même temps : le roman, et la traduction française que je connaissais déjà. Les deux étaient beaux, mais différents d'une façon qui m'obsédait.

J'ai passé les six mois suivants à essayer de comprendre pourquoi. J'ai fait des listes de passages, des comparaisons mot à mot, des essais de retraductions. À la fin, j'avais vingt pages de notes et une certitude : je voulais passer ma vie dans cet espace entre deux langues. C'est assez peu pratique comme vocation, mais très difficile à ignorer.

Qu'est-ce qui rend le russe particulièrement difficile à traduire en français ?

QUESTION — Claire Vasseur

On entend souvent que le russe est une langue « intraduisible ». Est-ce vrai, ou c'est un mythe commode ?

RÉPONSE — Natalia Mörch

C'est à la fois vrai et faux, et la nuance est importante. Toute langue est intraduisible si on exige une équivalence parfaite mot à mot — ce n'est pas la tâche du traducteur littéraire. La vraie question est : qu'est-ce qu'on traduit ? Le sens ? Le rythme ? L'effet sur le lecteur ? La position sociale du registre dans la langue d'origine ?

Le russe pose des défis spécifiques que le français ne pose pas. D'abord, l'aspect verbal : chaque verbe russe existe en deux formes (l'action accomplie et l'action en cours), et cette distinction structure la temporalité de la phrase d'une façon que le français exprime avec des périphrases moins économiques. Quand Dostoïevski écrit un verbe perfectif là où on attendrait un imperfectif, c'est un choix stylistique délibéré. Le rendre en français sans perdre cette tension, c'est tout un art.

Ensuite, la flexion. Le russe est une langue à cas : le même mot change de forme selon sa fonction dans la phrase. Cette liberté d'ordre des mots que ça génère permet des effets de mise en relief que le français doit créer autrement — avec la ponctuation, les italiques, les dislocations syntaxiques. Ce n'est pas moins bien, c'est différent, et ça demande une réécriture active. Voir nos ressources sur les spécialités de traduction russe-français pour comprendre pourquoi la traduction littéraire est une catégorie à part.

Enfin, il y a la densité des diminutifs et des termes d'affect. Le russe dispose d'une palette de suffixes affectifs — diminutifs, augmentatifs, péjoratifs — qui modulent le rapport émotionnel entre le locuteur et ce dont il parle. Rendre Наташенька (Natachénka) autrement qu'en "petite Natasha" ou en "Natacha" nu, c'est souvent une impasse. Certains traducteurs inventent des solutions créatives, d'autres renoncent et expliquent en note de bas de page.

Comment abordez-vous un texte poétique comme Akhmatova ?

QUESTION — Claire Vasseur

Akhmatova est souvent citée comme l'un des sommets inaccessibles de la poésie russe. Comment travaillez-vous sur ses textes ?

RÉPONSE — Natalia Mörch

Avec Akhmatova, la première tentation à éviter est de commencer par le sens. Son sens est presque toujours clair. Ce qui est difficile, c'est tout le reste : le son, le rythme, la densité d'allusions à Pouchkine et à la Bible orthodoxe, la concision glaciale qui dit quatre choses en sept syllabes.

Je commence toujours par lire le poème à voix haute, plusieurs fois, en russe. J'essaie de sentir ce que fait le texte sur moi avant de chercher à le comprendre analytiquement. Puis je fais une traduction littérale brutale, sans aucune préoccupation esthétique. C'est une sorte d'autopsie. Ensuite seulement je commence à travailler sur la version française — non pas à partir du russe, mais à partir de cette dissection.

La décision fondamentale avec la poésie est : est-ce que je traduis la forme ou le fond ? Avec Akhmatova, j'ai choisi de préserver le mouvement de la phrase et l'économie de moyens plutôt que les mètres. Ses vers sont souvent iambiques, mais recréer de l'iambe en français produit souvent quelque chose de faux et de scolaire. Mieux vaut une prose dense et précise qui capture l'élan, qu'une tentative de vers qui sonne comme une mauvaise traduction.

Les Prix Russophonie de la traduction littéraire récompensent chaque année des traducteurs qui ont relevé ces défis — c'est une façon de prendre la mesure du travail accompli par la profession.

Quel est le livre russe le plus difficile que vous ayez traduit ?

QUESTION — Claire Vasseur

Dix-huit ans de traduction, c'est une longue liste de défis. Y en a-t-il un qui vous a mise en difficulté de façon particulière ?

RÉPONSE — Natalia Mörch

Pasternak, sans hésitation. Pas Le Docteur Jivago, qui malgré sa complexité suit une narration romanesque reconnaissable. Non — ses poèmes, ceux du recueil Ma sœur la vie. Ce sont des textes qui fonctionnent par association d'images, par analogies inattendues, par une syntaxe qui semble parfois défier la logique. Ils ne « racontent » pas dans le sens conventionnel. Ils créent une atmosphère, une tension entre des champs sémantiques inhabituels.

J'ai passé trois semaines sur un poème de douze vers. Pas parce que je ne comprenais pas le russe — je comprenais parfaitement chaque mot. Mais parce que la logique de l'image centrale, une comparaison entre un orage et un contrat social, ne fonctionnait pas de la même façon en français. En russe, le mot utilisé pour « contrat » porte des connotations à la fois légales et morales que le français distribue en plusieurs termes. Toute solution était un compromis.

À la fin, j'ai gardé une traduction que je ne trouvais qu'acceptable. Ce n'est pas un sentiment agréable, mais c'est honnête.

La traduction du russe soviétique vs. le russe contemporain : des mondes différents ?

QUESTION — Claire Vasseur

Vous avez travaillé sur des textes des années 1920-1940 et sur des auteurs actuels. Est-ce que ça demande des compétences différentes ?

RÉPONSE — Natalia Mörch

Oui, profondément. Le russe de l'ère soviétique — les années 1920-1950 en particulier — est une langue sous pression politique. Il y a un code implicite dans les textes publiés légalement : certains mots ne peuvent pas être dits, certaines choses ne peuvent pas être nommées directement. Cette écriture allégorique, ou cette façon de dire sans dire, produit des textes où le sous-texte est aussi important que le texte.

Le traducteur doit être historien autant que linguiste. Comprendre pourquoi Boulgakov utilise tel mot précis dans Cœur de chien, c'est comprendre le contexte de la NEP, les débats internes sur la "nouvelle culture prolétarienne", les codes de lecture de l'époque. Un lecteur français de 2026 n'a pas ces clefs automatiquement. La question est : est-ce qu'on explicite, ou est-ce qu'on laisse le texte résister ?

Le russe contemporain, lui, pose des problèmes différents. C'est une langue qui a absorbé énormément d'anglicismes depuis 1991, qui a subi des ruptures générationnelles importantes, et qui présente des registres très diversifiés selon les milieux sociaux. Traduire un auteur comme Sorokine, qui joue délibérément avec la désintégration du langage, c'est une autre aventure entièrement.

Pour comprendre pourquoi ces compétences spécialisées ont une valeur économique, voir notre page sur les tarifs de la traduction littéraire russe-français.

Comment gérez-vous les mots intraduisibles — toska, бесконечность… ?

QUESTION — Claire Vasseur

Toska est peut-être le mot russe le plus cité par ceux qui apprennent la langue. Comment le gérez-vous dans un contexte littéraire ?

RÉPONSE — Natalia Mörch

Toska est un cas exemplaire. Nabokov lui-même a écrit sur l'impossibilité de le traduire : c'est une aspiration sans objet, une mélancolie teintée d'ennui, une nostalgie de ce qui n'a peut-être jamais existé. "Cafard" est trop français et trop superficiel. "Spleen" renvoie à Baudelaire et crée une interférence. "Mélancolie" est plus exact mais perd l'urgence.

Ma solution dépend entièrement du contexte. Dans un texte de Dostoïevski où toska revient comme un leitmotiv, j'ai parfois choisi de le garder en russe, italicisé, avec une explication contextuelle au premier usage. C'est une façon d'inviter le lecteur à apprendre le mot plutôt que de lui donner un ersatz.

Dans d'autres cas, quand le texte ne supporte pas ce genre de parenthèse explicative, j'essaie de travailler la phrase entière pour que le contexte porte le sens sans nommer l'émotion directement. C'est souvent la solution la plus littérairement satisfaisante — et la plus longue à trouver. Apprendre à reconnaître ces nuances en russe est un des plaisirs décrits dans notre guide pour apprendre le russe soi-même.

Pour бесконечность (la bесконечность, l'infini), c'est plus simple en surface — "infini" ou "infinité" fonctionnent — mais le problème est la longueur du mot russe et son architecture sonore. En fin de vers, il a une musique grave que "infini" ne reproduit pas. Là, c'est vraiment un travail de réécriture sonore.

Section idées reçues sur la traduction

Nous avons demandé à Natalia Mörch de réagir à cinq affirmations courantes sur la traduction littéraire russe.

Affirmation Réalité
« Une bonne connaissance du russe suffit pour traduire. » Faux. La maîtrise du russe est nécessaire mais pas suffisante. Il faut aussi un style d'écriture français personnel, une sensibilité littéraire et une connaissance approfondie de la culture russe. Beaucoup de personnes parlent couramment le russe sans pouvoir traduire un texte littéraire.
« On peut tout traduire si on a de bons dictionnaires. » Partiellement faux. Les dictionnaires sont indispensables, mais ils ne capturent ni les registres de langue, ni les connotations culturelles, ni les effets stylistiques. La consultation de textes dans leur contexte historique et social est souvent plus utile que le dictionnaire.
« Les auteurs russes sont mieux lus dans le texte original. » Vrai dans l'absolu, faux pratiquement. Bien sûr que le texte original est irremplaçable. Mais une bonne traduction permet à des millions de lecteurs d'accéder à une œuvre qu'ils ne pourraient pas lire autrement. Dire "lisez Tolstoï en russe" à quelqu'un qui ne parle pas russe, c'est lui interdire Tolstoï.
« Les outils IA traduisent maintenant aussi bien qu'un humain. » Faux pour la littérature. Pour des textes techniques ou informatifs, les outils actuels donnent des résultats utilisables. Pour la prose littéraire et la poésie, ils produisent des textes plats qui perdent précisément ce qui fait la valeur d'une œuvre : le style, le rythme, les choix lexicaux inattendus.
« Le traducteur est invisible : il ne doit pas se voir dans le texte. » Débattu. L'école "traducteur invisible" (Lawrence Venuti) est une option parmi d'autres. D'autres traducteurs défendent une traduction "étrangéisante" qui maintient la résistance du texte étranger plutôt que de le fluidifier. Il n'y a pas de réponse universelle — cela dépend de l'œuvre et du projet éditorial.

Le numérique et l'IA changent-ils votre métier ?

QUESTION — Claire Vasseur

En 2026, l'IA est partout dans la chaîne du livre. Comment vous positionnez-vous par rapport à ces outils ?

RÉPONSE — Natalia Mörch

J'utilise des outils numériques depuis toujours — les corpus de textes numérisés, les bases de données de presse de l'ère soviétique, les dictionnaires en ligne spécialisés. Ces outils ont considérablement augmenté la profondeur des recherches qu'on peut faire en un temps raisonnable. Sur ce plan, le numérique est un gain net.

Les outils de traduction automatique, j'en ai fait l'expérience pratique. Je les utilise parfois comme un sondage rapide — qu'est-ce que la machine comprend dans ce passage ? Quand sa sortie est cohérente et plate, ça confirme que la difficulté est stylistique, pas sémantique. Quand elle part dans une direction inattendue, ça m'interroge sur ma propre lecture.

Ce qui ne changera pas, c'est la nature du travail de la traductrice littéraire : une lecture lente, une réécriture patiente, des décisions esthétiques qui engagent la responsabilité d'un lecteur attentif. L'IA peut générer du texte rapide. Elle ne peut pas encore être responsable de ses choix — et c'est précisément ce que les lecteurs, les éditeurs et les auteurs attendent d'un traducteur.

Pour les grands auteurs russes traduits en français, la bibliographie des traducteurs humains qui se sont succédé sur les mêmes textes est en elle-même une histoire intellectuelle fascinante.

Que conseilleriez-vous à un lecteur qui veut découvrir la littérature russe ?

QUESTION — Claire Vasseur

Si quelqu'un vous dit "je veux lire de la littérature russe mais je ne sais pas par où commencer", que répondez-vous ?

RÉPONSE — Natalia Mörch

Je lui dis de commencer par les nouvelles, pas les romans. Tchekhov d'abord. Ses nouvelles sont courtes, précises, et elles posent les thèmes de toute la littérature russe — la condition humaine, le temps qui passe, l'impossibilité de la communication — sans le souffle de neuf cents pages qui peut décourager un lecteur non averti. Après Tchekhov, Tourgueniev. Puis, quand le goût est formé, Dostoïevski et Tolstoï.

Pour la poésie, je recommande de commencer par des anthologies bilingues, avec le texte russe en regard. Même sans connaître le russe, on commence à entendre les sons, à reconnaître des lettres. C'est une belle façon d'entrer dans la langue sans s'y perdre immédiatement. Pour aller plus loin dans l'apprentissage du russe, notre annuaire des traducteurs et interprètes russe-français peut aussi orienter vers des professeurs particuliers.

Et surtout, je lui dirais de ne pas avoir peur des notes de bas de page d'un bon traducteur. Ce ne sont pas des aveux d'échec — ce sont des invitations à regarder par-dessus l'épaule de quelqu'un qui a passé des semaines dans ce texte. C'est précieux.

Pour aller plus loin

Les 3 choses à retenir

  • Traduire, c'est réécrire. Une traduction littéraire n'est pas une reproduction — c'est une création sous contrainte, avec pour boussole l'effet que l'œuvre doit produire sur un lecteur francophone. Le traducteur est l'auteur de la version française, même si l'œuvre appartient à un autre.
  • Le russe pose des défis spécifiques réels. L'aspect verbal, la flexion, les registres d'affect, les allusions culturelles et intertextuelles font du russe une langue particulièrement exigeante à traduire. Ces défis ne sont pas insurmontables, mais ils demandent du temps, de l'expertise, et souvent de la résignation à ne pas tout rendre.
  • La qualité d'une traduction n'est pas neutre économiquement. Une traduction littéraire soignée coûte cher parce qu'elle prend du temps et exige une expertise rare. Ce coût est une réalité du marché éditorial, et il faut l'assumer si on veut que la littérature russe continue d'exister pleinement en français.