Dans cet entretien
  1. Un parcours entre Moscou, Genève et Paris
  2. L'AIIC : une exigence de qualité quotidienne
  3. La préparation avant chaque mission
  4. Conférences diplomatiques franco-russes : en coulisses
  5. L'interprétariat de tournage, une niche méconnue
  6. Le marché de l'interprétariat russe en France en 2026
  7. Conseils aux débutants qui veulent se lancer

Natalia Borisova est interprète de conférence russe-français-anglais, basée à Paris depuis quinze ans. Membre de l'AIIC, elle a travaillé pour des institutions internationales, des délégations gouvernementales et plusieurs productions cinématographiques franco-russes. Nous l'avons rencontrée dans son appartement du 13e arrondissement, entre deux missions. Ses réponses ont été légèrement condensées pour la clarté.

Un parcours entre Moscou, Genève et Paris

Traducteur-russe.com : Natalia, pouvez-vous nous raconter comment vous êtes devenue interprète de conférence ?

Natalia Borisova : Mon parcours est assez classique pour quelqu'un de ma génération. J'ai grandi à Moscou dans une famille où le français était parlé — ma grand-mère avait étudié à l'Institut des langues orientales à l'époque soviétique. J'ai fait des études de linguistique à MGU [l'Université d'État de Moscou], puis j'ai eu la chance d'obtenir une bourse pour l'ETI à Genève — l'École de traduction et d'interprétation. C'est là que j'ai vraiment appris le métier. Genève, c'est la capitale mondiale de l'interprétariat : entre l'ONU, l'OMS, le CICR, on avait des possibilités de stage extraordinaires.

Et Paris est venu ensuite ?

N. B. : Après Genève, j'ai travaillé quelques années comme pigiste pour l'ONU à Vienne et pour l'OSCE. Puis j'ai rencontré mon mari, qui est français, et nous nous sommes installés à Paris. Ce qui était un choix personnel est devenu une vraie opportunité professionnelle : Paris est un marché très actif pour le russe, beaucoup plus que ce qu'on imagine. La communauté russophone est importante, les échanges culturels et économiques franco-russes, même avec les tensions géopolitiques récentes, n'ont pas totalement cessé — ils se sont reconfigurés, disons.

Table de conférence diplomatique avec drapeaux et cahiers de notes d'interprète

L'AIIC : une exigence de qualité quotidienne

Vous êtes membre de l'AIIC. Qu'est-ce que ça représente concrètement pour votre travail au quotidien ?

N. B. : L'AIIC, c'est d'abord un code de déontologie auquel j'ai souscrit. La confidentialité absolue, d'abord : ce que j'entends en cabine ne sort jamais. Ni à ma famille, ni à mes collègues, ni sur les réseaux sociaux. J'ai travaillé sur des négociations commerciales où des dizaines de millions d'euros étaient en jeu — les parties ont besoin de savoir que l'interprète est une boîte noire de confiance. Ensuite, les conditions de travail : l'AIIC impose une rotation en cabine toutes les 30 minutes maximum. Ce n'est pas du confort, c'est de la qualité. Au-delà de 30 minutes en simultanée, les erreurs augmentent exponentiellement, même chez les meilleurs. Le cerveau est épuisé.

Et du côté des clients, qu'est-ce que ça change ?

N. B. : Certains clients, surtout dans le secteur privé, pensent qu'ils peuvent économiser en prenant un interprète moins expérimenté. C'est un calcul à courte vue. Une erreur d'interprétation dans une négociation commerciale peut coûter beaucoup plus cher que la différence de tarif. J'ai entendu des histoires — je ne peux pas les citer évidemment — où une mauvaise interprétation lors d'une réunion a créé un quiproquo qui a failli faire capoter un accord. Le russe est une langue où la nuance est portée par l'aspect verbal, l'ordre des mots, des particules de modalité qui n'ont pas d'équivalent en français. Ce sont ces subtilités qu'un interprète non formé manquera.

La préparation avant chaque mission

Comment préparez-vous une mission de conférence ?

N. B. : La préparation, c'est la moitié du travail — peut-être plus. Avant chaque conférence, je demande systématiquement au client tous les documents disponibles : ordre du jour, présentations, biographies des intervenants, terminologie technique spécifique au sujet. Pour une conférence sur l'énergie nucléaire franco-russe, j'ai préparé pendant trois jours : vocabulaire technique, acronymes, noms propres des installations, contexte réglementaire. Rosatom a ses propres nomenclatures internes qui ne sont pas dans les dictionnaires standard.

Vous constituez vos propres glossaires ?

N. B. : Absolument. Au fil des années, j'ai constitué des bases terminologiques par domaine : énergie, finance, droit international, cinéma, médecine. Ces glossaires sont ma mémoire externe. En cabine, je ne peux pas chercher sur internet — on travaille à l'oreille, en temps réel. Tout doit être préchargé. C'est pour ça que les interprètes spécialisés valent plus cher que les généralistes : ils ont investi des centaines d'heures dans cette préparation terminologique.

La technologie vous aide-t-elle ?

N. B. : Oui et non. Les logiciels de gestion terminologique comme Termium, MultiTerm ou même des solutions plus légères ont amélioré la gestion de mes glossaires. L'interprétariat à distance — ce qu'on appelle le RSI, Remote Simultaneous Interpreting — s'est développé rapidement depuis 2020. J'ai fait des missions depuis mon appartement, via des plateformes comme Interprefy ou Kudo. La qualité audio est meilleure qu'on ne le croit, mais il manque quelque chose de la présence physique, la lecture du contexte non-verbal, la communication avec mes collègues en cabine. Pour les missions vraiment critiques, le présentiel reste indépassable.

Conférences diplomatiques franco-russes : en coulisses

Vous avez travaillé sur des missions diplomatiques franco-russes. Comment se sont-elles transformées ces dernières années ?

N. B. : Je dois être prudente sur ce que je dis — la confidentialité, toujours. Mais je peux parler en termes généraux. Le contexte géopolitique depuis 2022 a évidemment réduit les contacts officiels de haut niveau. Les grandes conférences franco-russes aux formats habituels ont quasiment disparu. Mais il reste des canaux : la diplomatie culturelle, les contacts entre milieux académiques, certains échanges économiques dans des secteurs qui ne sont pas couverts par les sanctions. Et surtout, les communautés russophones en France ont besoin d'interprètes dans leurs démarches administratives, juridiques, médicales — un marché qui ne dépend pas des relations d'État à État.

Avez-vous ressenti des pressions ou des situations inconfortables en raison de cette situation géopolitique ?

N. B. : L'interprète ne prend pas position. C'est une règle fondamentale du métier et de l'éthique AIIC. Je ne suis pas là pour approuver ou désapprouver ce que disent les parties — je suis là pour rendre la communication possible. Ce principe me protège aussi personnellement. Bien sûr, des clients ont parfois des questions sur mon « camp » — il n'y en a pas. Je suis au service de la communication, pas d'une idéologie.

Plateau de tournage de film avec équipe franco-russe, clap et appareil photo professionnel

L'interprétariat de tournage, une niche méconnue

Vous avez aussi travaillé sur des tournages. C'est très différent de la conférence ?

N. B. : Radicalement différent, et fascinant. Le tournage, c'est un monde à part. Les horaires sont fous — on commence à 5 heures du matin, on finit à minuit, parfois plus. L'équipe est sous pression permanente. Et l'interprète est au milieu de tout ça, devant trouver les mots pour transmettre non seulement les directives du réalisateur, mais aussi l'intention créative, l'émotion derrière une direction d'acteur. « Je veux que tu sois là, pas physiquement, mais intérieurement » — comment est-ce qu'on traduit ça avec la même force en russe ?

Quels types de productions vous ont sollicitée ?

N. B. : Des coproductions franco-russes, essentiellement. Des documentaires sur la culture russe en France. Une série télévisée dont je tairai le nom, tournée à Paris avec une partie de l'équipe technique venue de Moscou. Dans ces contextes, l'interprète devient un lien humain vital — pas juste une machine à traduire, mais quelqu'un qui facilite la confiance entre des équipes qui ne parlent pas la même langue et n'ont pas les mêmes codes culturels. Un réalisateur français qui dit « c'est bien » peut vouloir dire « refaites-le » — en russe, « хорошо » a une autre gradation. Ces nuances culturelles, c'est ce que l'interprète de tournage doit gérer en permanence.

Pour les professionnels du milieu artistique russophone cherchant des missions ou des contacts, le réseau petites annonces d'Art Russe est une ressource active où se croisent artistes, techniciens et interprètes spécialisés dans les milieux créatifs francophones et russophones.

Le marché de l'interprétariat russe en France en 2026

Comment voyez-vous évoluer le marché de l'interprétariat russe-français en France ?

N. B. : Il y a plusieurs dynamiques contradictoires. D'un côté, la demande institutionnelle franco-russe de haut niveau a diminué. De l'autre, la communauté russophone en France a augmenté — on parle de plusieurs centaines de milliers de personnes, incluant des Ukrainiens russophone, des Biélorusses, des Géorgiens russophones. Ces personnes ont des besoins en interprétariat médical, judiciaire, administratif que le marché peine à satisfaire. Il y a un vrai déficit d'interprètes communautaires formés sur le russe.

Et la concurrence des outils de traduction automatique ?

N. B. : DeepL, Google Traduction, les LLM — tout ça existe, et certains clients ont effectivement essayé de les utiliser pour économiser. Mais pour l'interprétariat en temps réel ? Non. La latence, les erreurs sur les termes techniques, l'incapacité à gérer les accents régionaux russes ou les tournures implicites — c'est rédhibitoire dans un contexte professionnel sérieux. Là où la traduction automatique peut aider, c'est en amont : pour que le client me fournisse des documents préparatoires traduits rapidement, ou pour des besoins de compréhension informelle. Mais en cabine, on n'a pas le droit à l'erreur — et la machine en fait encore trop.

Vous recommandez des ressources pour trouver un interprète russe qualifié en France ?

N. B. : L'AIIC publie un annuaire de ses membres avec leurs combinaisons linguistiques et leurs domaines de spécialité — c'est le point de départ pour les conférences professionnelles. Pour les besoins judiciaires, la liste des experts près des Cours d'appel est incontournable. Notre guide de l'interprète russe en France couvre ces deux voies avec les liens officiels actualisés. Et pour les besoins médicaux ou communautaires, les associations de la communauté russophone locale peuvent souvent orienter vers des interprètes de confiance qui connaissent les contextes spécifiques.

Conseils aux débutants qui veulent se lancer dans l'interprétariat russe

Un dernier message pour les jeunes bilingues russe-français qui envisagent cette carrière ?

N. B. : Premièrement, être bilingue ne suffit pas. Le bilinguisme est une condition nécessaire, pas suffisante. L'interprétariat est un skill technique qui s'apprend — la prise de notes en consécutif, la technique d'écoute en simultané, la gestion du stress en cabine. Ces savoir-faire ne s'improvisent pas. Formez-vous sérieusement, dans une école reconnue.

N. B. : Deuxièmement, spécialisez-vous. Les généralistes ont du mal à vivre de l'interprétariat russe seul. Choisissez un ou deux domaines — médical, juridique, économique, artistique — et devenez excellent dans ce domaine. La spécialisation justifie les tarifs et fidélise les clients.

N. B. : Troisièmement, construisez votre réseau professionnel dès vos études. L'AIIC, les associations de traducteurs, les clubs franco-russes, les festivals de cinéma — tous ces milieux sont des viviers de clients potentiels. Les interprètes qui réussissent sont souvent ceux qui ont soigné leurs relations humaines autant que leurs compétences linguistiques.

N. B. : Et enfin — restez curieux. Le monde change, les sujets que vous devrez interpréter changent. J'ai dû me plonger dans la blockchain il y a quelques années pour une conférence financière. Avant ça, dans la terminologie du droit spatial. L'interprète est condamné à l'apprentissage permanent — ce qui, personnellement, me convient parfaitement.

Natalia Borisova exerce à Paris et en Europe. Elle peut être contactée via l'annuaire AIIC pour les demandes professionnelles.