Sommaire

Édouard Marchand exerce depuis 17 ans dans un cabinet indépendant spécialisé en contrats de distribution et d'arbitrage franco-russes, situé dans le 8e arrondissement de Paris. Cet entretien a été réalisé dans ses bureaux en mai 2026.

Traduction juridique versus traduction assermentée : une distinction fondamentale

QUESTION — Laure Desmond

Comment définiriez-vous la traduction juridique russe-français par rapport à la traduction assermentée, et pourquoi cette distinction est-elle si souvent mal comprise ?

RÉPONSE — Édouard Marchand

La réalité du terrain, c'est que la confusion entre les deux est quasi systématique chez les clients non spécialisés. La traduction assermentée, c'est un statut administratif : un expert judiciaire inscrit sur la liste d'une Cour d'appel qui appose son cachet et sa signature sur chaque page. Ce cachet dit : "Je certifie que ce texte est la traduction fidèle de l'original." Ça n'implique pas une compétence juridique particulière — un traducteur assermenté peut certifier un acte de naissance ou un article de presse.

La traduction juridique, c'est une spécialité de contenu. Un traducteur juridique doit maîtriser le droit dans les deux systèmes — le droit civil russe et le droit civil français — pour ne pas créer des contresens qui ont des conséquences pratiques sur l'interprétation des clauses. Ce que les gens ne voient pas, c'est qu'un bon traducteur juridique qui n'est pas assermenté peut produire une traduction infiniment meilleure qu'un assermenté généraliste. Mais pour une administration, seul l'assermenté est recevable.

Pour nos clients en contentieux, nous combinons systématiquement les deux : un traducteur assermenté pour la forme légale, un juriste bilingue pour valider le fond. Les coûts sont plus élevés, mais l'erreur de traduction dans un contrat d'arbitrage peut coûter infiniment plus cher.

Pour les démarches administratives qui requièrent une traduction officielle, notre guide complet du traducteur assermenté russe-français explique comment vérifier l'inscription sur liste et quels documents nécessitent obligatoirement la certification.

Les faux-amis juridiques les plus dangereux

QUESTION — Laure Desmond

Quels sont les faux-amis juridiques entre le droit russe et le droit français qui vous ont causé le plus de problèmes ou que vous voyez le plus souvent mal traduits ?

RÉPONSE — Édouard Marchand

Un exemple typique que j'aime citer : le terme russe обязательство (objazatelstvo). Il se traduit souvent par "obligation", ce qui est techniquement correct. Mais en droit russe, ce mot recouvre à la fois ce que le droit français appelle "obligation" et ce qu'il appelle "engagement" — avec des régimes juridiques très différents en matière de force exécutoire. Une clause mal traduite dans un contrat de distribution peut supprimer une obligation essentielle d'une partie.

Autre faux-ami classique : договор (dogovor) versus контракт (kontrakt). En français, on dit souvent "contrat" pour les deux. Mais en droit russe, le договор est la notion générique du Code civil — il couvre tout accord entre parties. Le контракт a une connotation plus formelle et est souvent utilisé dans les relations commerciales internationales. Cette distinction a des implications sur le régime applicable en cas de litige.

Ce que j'explique toujours à mes clients : la traduction juridique n'est pas une transposition mot à mot. C'est une transposition de concept. Et les concepts juridiques russes et français ne s'emboîtent pas parfaitement — il y a des zones grises, des notions sans équivalent exact, des principes qui existent dans un système et pas dans l'autre. Le traducteur juridique doit signaler ces zones dans ses notes — pas les effacer en choisissant le premier équivalent trouvé dans le dictionnaire.

Contrat bilingue français-russe ouvert sur un bureau avec stylo et lunettes de lecture

Les termes évoqués ici — обязательство, договор, контракт — font partie des 80 entrées de notre glossaire juridique russe-français, avec définition et contexte d'usage pour chaque entrée.

Traduction dans le cadre d'un arbitrage international

QUESTION — Laure Desmond

Comment fonctionne la traduction dans le cadre d'un arbitrage international impliquant une partie russe ?

RÉPONSE — Édouard Marchand

L'arbitrage international, que ce soit à la CCI (Chambre de Commerce Internationale) ou au SCC (Stockholm), se déroule dans une langue procédurale convenue — souvent l'anglais ou le français. Tous les documents soumis en russe doivent être traduits dans la langue de la procédure, et la traduction elle-même devient une pièce du dossier. La précision terminologique est donc critique : un arbitre ne lit que la traduction, pas l'original.

Ce que les gens ne voient pas, c'est que les arbitres internationaux vont fréquemment comparer la traduction au texte source si un point est contesté. J'ai vu des cas où une traduction techniquement correcte au sens littéral créait un contresens de droit parce que le traducteur ignorait une subtilité du Code civil russe. Le résultat : une décision arbitrale défavorable basée sur une mauvaise compréhension du droit applicable.

Notre procédure standard : traduction réalisée par un spécialiste bilingue droit russe/droit international, puis relecture critique par un avocat russe membre de notre réseau. Le coût est significatif, mais les enjeux dans un arbitrage international se comptent souvent en millions d'euros.

Les relations commerciales franco-russes en 2026

QUESTION — Laure Desmond

Le volume des contrats franco-russes a-t-il drastiquement chuté depuis 2022 ?

RÉPONSE — Édouard Marchand

Drastiquement, oui — mais pas totalement. La réalité du terrain, c'est qu'une partie significative des échanges commerciaux s'est repositionnée via des pays tiers : Turquie, Émirats, Arménie, Géorgie. Les entreprises françaises qui avaient des partenaires russes établis de longue date ont souvent maintenu des relations indirectes, et ces relations génèrent toujours des besoins de traduction pour des contrats, des correspondances légales, des procédures arbitrales liées à des litiges anciens.

La demande que j'observe le plus en ce moment : les contentieux non résolus depuis 2022. Des clients qui avaient des contrats actifs au moment des sanctions, qui ont tenté de les suspendre, de les résilier ou d'activer des clauses de force majeure — et qui se retrouvent aujourd'hui dans des procédures arbitrales. Ces dossiers génèrent un volume de traduction juridique considérable.

Salle d'arbitrage international vide avec drapeaux et table de conférence

Conseils pour les PME qui travaillent avec des partenaires russophones

QUESTION — Laure Desmond

Que recommandez-vous concrètement à une PME française qui commence à travailler avec des partenaires russophones ?

RÉPONSE — Édouard Marchand

Premier point, non négociable : ne jamais signer un contrat en russe sans avoir une traduction certifiée relue par un juriste bilingue. J'insiste sur le "relue par un juriste" — une traduction littérale ne suffit pas, même de bonne qualité. Ce que j'explique toujours à mes clients, c'est que les concepts contractuels russes et français ne se superposent pas. La notion de "responsabilité" en droit russe a des contours différents du droit français. Si vous ne le savez pas, vous signez quelque chose dont vous n'avez pas compris la portée réelle.

Deuxième point : choisissez la loi et le forum d'arbitrage dans le contrat. Une clause d'arbitrage à la CCI sous droit suisse, c'est un choix neutre qui protège les deux parties. Un contrat silencieux sur ce point sera soumis aux règles de conflit de lois — souvent le droit russe si le partenaire est en Russie — et vous vous retrouvez dans une juridiction que vous ne maîtrisez pas.

Troisième conseil : consultez notre annuaire des traducteurs spécialisés en droit des affaires franco-russe pour identifier un prestataire de confiance avant d'en avoir besoin. Chercher un traducteur juridique dans l'urgence, quand le contrat doit être signé dans 48 heures, c'est la meilleure façon de faire le mauvais choix.

Vrai/faux : 5 idées reçues sur la traduction juridique russe

QUESTION — Laure Desmond

Pour terminer, cinq affirmations courantes — vrai ou faux ?

RÉPONSE — Édouard Marchand

"Un juriste bilingue peut faire sa propre traduction juridique." Faux, en général. Un juriste bilingue qui connaît bien les deux systèmes juridiques peut être le meilleur réviseur terminologique. Mais la traduction en elle-même exige des compétences d'écriture en langue cible que peu de juristes maîtrisent au niveau littéraire requis. Et pour les documents officiels, seul l'assermenté peut certifier.

"Une traduction de contrat faite par une agence généraliste est suffisante." Faux pour les contrats complexes. Les agences généralistes ont souvent des traducteurs polyvalents qui ne maîtrisent pas la terminologie juridique russe dans ses subtilités. Pour un contrat de distribution de 30 pages, la différence entre un traducteur juridique spécialisé et un traducteur généraliste peut être la différence entre un contrat exploitable et un contrat source de litiges.

"Si le contrat est en anglais, on n'a pas besoin de traduction russe." Partiellement vrai. Si les deux parties maîtrisent l'anglais et si le contrat est régi par une loi neutre, une version anglaise peut suffire. Mais si le contrat doit être présenté à une administration russe ou française, ou utilisé dans un arbitrage, une version dans la langue de la procédure est souvent exigée.

"La traduction automatique (GPT, DeepL) est suffisante pour comprendre un contrat russe." Pour une compréhension approximative de la structure d'un document, elle peut donner une première orientation. Pour prendre une décision juridique basée sur ce document, non. J'ai vu des traductions automatiques qui inversaient le sens d'une clause de garantie, rendant le vendeur responsable des défauts que l'acheteur aurait normalement à prouver.

"La traduction juridique est toujours très chère." Vrai par rapport à la traduction généraliste, relatif par rapport aux enjeux. Un contrat de distribution de 10 millions d'euros traduit pour 1 500 € par un spécialiste, c'est 0,015 % de la valeur du contrat. Un contresens de traduction sur une clause de résiliation qui coûte 200 000 € en procédure arbitrale, c'est la même clause mal traduite. Le coût de la traduction est toujours marginal par rapport aux enjeux — c'est une prime d'assurance.

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